Tribune mBS du 10 décembre 2014, « dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es… »

L’apprentissage de la lecture, c’est d’abord une lutte pour l’apprivoiser, puis une rencontre avec un livre, avec le livre, celui qui nous y fera prendre goût. Enfin si l’alchimie opère, c’est un mode de vie qui nous modèle pour nous accompagner loin. Selon Hubert Letiers, on ne peut aimer la lecture qu’après un parcours initiatique difficile. Une chose est sûre, si elle nous permet d’avancer, on n’en sort jamais indemne…


« Plus on découvre des livres, plus on s’expose au risque de se rencontrer. »

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es… et si tu ne lis pas, sache à côté de quoi tu passes.

À l’aube de l’existence, personne ne lit. La vie s’avale par la bouche et se capture avec les mains, distillant son brouillard de sensations dans le berceau de notre affect. Lire n’est pas instinctif et l’apprentissage de la lecture n’est pas inné. Il faut d’abord apprendre les mots pour ensuite se battre avec des phrases qui nous résistent, des nuances qui nous troublent, et des règles qui chahutent nos pulsions. Une propagande formatée que notre intellect doit ingurgiter pour souscrire aux exigences de la société qui nous accueille.

La rencontre avec nos premiers livres, ceux qui nous initient, se révèle souvent contraignante, difficile, réticente, parfois conflictuelle. Il y est question d’obéissance plus que de joie. Dans cette rencontre du premier type, bien peu de complicité entre auteurs et lecteurs. Ce serait plutôt la torpeur qui s’installe. Rares sont les ouvrages qui donnent l’élan pour en sortir, au risque de se prélasser dans le confort d’une vie sans désirs, enfermé dans des certitudes sans attraits.

La rencontre du second type est ou ne sera jamais. Mais, avérée, elle est un électrochoc qui tient parfois à la lecture d’un seul livre, décisif. Celui qui fera rebondir en nous la notion de « Liberté ». Celle de penser par nous-mêmes, de contredire, de repousser les limites, d’imaginer notre propre réalité. Celle de s’ouvrir sans a priori sur d’autres points de vue, celle d’entreprendre et surtout celle de rêver. Dans cette rencontre, la puissance des mots l’emporte sur la force des images. C’est en cela qu’elle est décisive, par sa capacité à transmettre l’envie de dépasser ce que nos yeux nous montrent.

La rencontre du troisième type ébauche une spirale étrange mais bienfaisante. Celle d’une psychose entretenue par sa thérapie consentante. Plus on découvre des livres, plus on s’expose au risque de se rencontrer. Il devient alors difficile de passer à côté de soi avec quiétude. L’effet miroir n’est pas de tout repos, tant on peut s’irriter du décalage entre nos rêves et ce qu’on en fait. Mais l’impulsion pour sortir de nous-mêmes est bien là ! « Je ne veux plus redevenir ce que j’étais avant de l’avoir lu(e) », écrivait André Gide. Le miracle de la lecture réside dans cette métamorphose de notre manière de penser. De façon durable ou épisodique, imaginaire ou concrète, idéologique ou pragmatique, sociale ou matérielle, cette mutation intellectuelle est plus souvent salvatrice que destructrice.

Quel que soit le genre littéraire, le mimétisme du lecteur avec un personnage d’auteur reste un des plus vieux ressorts du monde.

Et vous, lectrices et lecteurs de toutes sensibilités… quels chemins empruntent votre nirvana littéraire ?

Hubert Letiers (10 décembre 2014)