Swing fatal à Juan

SWING FATAL A JUAN_couv blog

Hubert Letiers @ copyright nº. 00053071-4

      Un harmonique s’envole. Les cigales se taisent. Le mistral frémit et caresse la pinède transformée en barbecue par un soleil incendiaire. Le public redresse l’échine. Le piano-swing déchire la torpeur. Roberta Fonseca, la comète du Jazz cubain vient de percuter le festival de Juan-les-Pins ! Transpercé par la féerie du rythme, ma vue se délecte de la brume incandescente qui tamise la perspective turquoise séparant les îles de l’arrière-scène. Inès glisse ses doigts dans les miens. Plus qu’une musique, le jazz est son culte.

      Une main alpague mon épaule. Charme rompu ! Volte-face sur l’indésirable. Un Jamaïcain efflanqué dont le visage androgyne ruisselle de dreadlocks. Ensanglanté, la mine aux abois, le souffle rauque, il m’interpelle d’une élocution hasardeuse.
— Commissaire Azani ?

     J’improvise une contenance anonyme. Un pistolet dissimulé sous sa tenue Shanti tombe au sol. Ma rétine identifie: « Sig-Sauer, arme de flic. La mienne ! » Le rasta s’effondre, regard fossilisé.

     Inès est médusée. Nos expressions se télescopent. Alentour, faciès répugnés et mines compassées désertent. Un mastodonte cravaté à l’empathie d’un cyclope me pointe du doigt une quadra fluette aux yeux reptiliens. Zoé Baldi, la Proc. Une emmerdeuse qui vit un adultère avec ses réquisitoires. Complice incongru des circonstances, j’emboite sans m’insurger le pas des prétoriens qu’elle m’assigne.

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      Sur deux kilomètres, l’ombre de la DS balaye la côtière du Cap d’Antibes jusqu’à l’Olivette. Un eldorado discret, isolé du vent, du monde, du ressac, et de la route par une lisière de pins séculaires et de figuiers garnis. Le mouillage paradisiaque de quelques pointus(1) amoureusement restaurés. À vingt et une heure, une carte postale crépusculaire et sans vie. Un drone fluvial m’y attend.

      — Vos instructions sont dans le zodiac, me télégraphie la proc avec l’aménité d’un congélateur. À la façon dont le mépris jugule sa haine, je capte qu’elle applique un protocole. Je quitte la diva avant de décapiter son arrogance.

      Le zodiac s’ébroue en silence. Son GPS m’apostrophe ; « Cap Saint-Honorat ». Le mistral capitulant, je surfe quinze minutes sur une mer d’huile. Le temps pour mon cerveau de fixer l’anthropométrie de trois hommes via le PC embarqué. Deux laissent mon encéphalogramme plat.

       Le Troisième est celui qui m’accoste à l’arrivée sur l’ile. Je reconnais le rasta confiscatoire de ma jazzy-béatitude ! À la teneur de son invite servie par une voix glucosée, je touche le degré zéro de l’absurde.
— Venez Azani, vous avez rendez-vous à l’abbaye avec le marionnettiste.

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    Réfugié derrière son immuable sourire de carnassier omnipotent, il me tend un verre.
— Le Saint-Sauveur 2009 de cette île, un pur diamant viticole, mon vieux !
— Déguster un cépage dans une chapelle cistercienne te met peut-être en liesse, mais…
— Mais tu préfères le swing d’un allumé à mes saveurs avinées, je sais !
Son masque d’épicurien voluptueux passant en mode rébarbatif, je me réfugie dans le silence. Il réamorce sa diatribe d’une voix agacée.
— Tu ne me facilites pas la tâche.
— Tu ne rates jamais une occasion de ruiner l’amitié.
— Flic, c’est pas une vie…
— Stop ! On est à huis clos, alors fais court… Le Rasta et les deux pixellisés qui ont gavé ma traversée, c’est…
— C’est ta nouvelle équipe ! Tu quittes la BC pour structurer un service Off-record
— Ben voyons ! Ordre moral et Justice devenant incompatibles avec obsession sécuritaire, on sous-traite l’ordre public ! Et les cibles nominées sont ?…
— Confidentielles et définies par le degré de menace.
— Mythe des mots sans substance et chiasse du risque. Comme ministre de l’intérieur, t’es nul ! Mais dis-moi… en version non aseptisée, pourquoi moi ?
— T’es un intello de la rue, un rat de catacombes, et un flic inconnu au palmarès de l’indignation.
— Te fatigues pas, cher beau-frère… C’est non !
— Refus rejeté, Commissaire ! Il serait contre-productif et stupide. Cinq caméras, un chapelet de témoins, et enfin tes propres balles t’accuseront d’avoir tué le jumeau du rasta.
— Ah vraiment ! – je lui tends mon portable – Tiens, Inès veut te dire qu’elle est en train de partager ton deal sur facebook…

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