Plein la Hotte !

Plein La Hotte_couv blog
nouvelle humoristique de Hubert Letiers – décembre 2014

 

— Moi, le Père Noël du comité d’entreprise, ça me gave.
— Toi peut-être, pas tes sœurs.
— Emma et Marine, elles ont cinq ans ! Moi seize…
— Stop Lucas ! T’as dit à ton père que tu venais, alors c’est plus négociable.
— Putain, c’est du délire !… On n’y a jamais foutu les pieds, et là y nous fait un sketch pour qu’on débarque tous. C’est nimpe !
— Ce qui est nimpe, c’est ta dégaine de boueux et tes rastas.
— Mes dreads, pas touche ! Le jean… bon OK, je relooke.
— Lucas!… Dans cinq minutes on est partis !
— C’est bon là !… Papa est même pas encore revenu de la chasse.
— Il nous rejoindra à la salle des fêtes.
— Pfff !… tout ça pour aller se faire chier au milieu de beaufs en train de cirer la bite d’un enfoiré de patron déguisé en Papa-Noël…
— Lucas, moi je suis au chômage, et c’est l’enfoiré qui paie le salaire de ton père.

                                                                                                       *

      16:00 heures. La Twingo nous libère sur le béton lépreux du parking. Tamisées par une bruine verglaçante, les timides lueurs d’une vieille enseigne nous évitent les flaques. Un échassier hirsute et bancal vient à notre rencontre. Le gardien, un des corvéables à merci dans une boite qui défiscalise les salaires au motif de handicaps. Le T.O.C du DRH, quadra besogneux et hypothétique gendre du boss.

      Sous un parapluie pharaonique, son regard laiteux affiche une expression dévitalisée. Porté par une haleine de fosse septique, son accent slave mâche quelques mots de bienvenue appris pour l’occasion. Desséché par l’alcool, il me fait penser à mon père, en pire. Subitement affligé et muet, il nous conduit aux portes de la salle polyvalente, sans s’étaler. Un exploit.

      La vue du gymnase m’offre un panorama fellinien. Je sens que cette kermesse va satisfaire mes pires craintes. Rien ne manque. Panneaux de basket bouffés aux mites. Linéaires de contre-plaqués bringuebalant couverts de papier crépon. Kilomètres de gobelets en plastique. Fatras de bûchettes-surprises imbibés de conservateurs. Sono préhistorique qui va nous tonitruer « Petit Papa Noël ». Sans parler de l’hystérie bécasse des chiards devant le sapin exsangue et à moitié écroulé par une tonne de pacotille clignotante. « Banni sois-tu mon père, de m’avoir imposé ce CE de merde ! »

      Une rousse à l’embonpoint vallonné comme une charcutière accueille ma mère. Zoé Destop, l’épouse du taulier. Je la mate sans dissimulation. On dirait un arbre de Noël tant elle écrase de bijoux ostensibles les mères de familles déjà présentes. Cet accastillage arrogant surligne son inélégance. Elle parle doucement en faisant danser ses bras comme une mondaine scandalisée. Sous la mousseline qui filtre la pâleur de sa peau, mon regard suit le tremblement de ses mamelles lunaires. Elle n’est pas vulgaire, juste pathétique, comme une bourgeoise qui réinvente le romantisme à chaque Saint-Nicolas. De tout ce qu’elle a dégluti auprès de ma mère, je n’ai capté qu’une phrase, probablement surpris par son intonation furtive et acrimonieuse : « Nous parlerons après la remise des cadeaux, seules et face à face ». Elle tourne les talons.

      Alors qu’elle disparaît dans le sillage d’un parfum agressif, mon père débarque. De toute évidence, faute de gibier, il a pillé les réserves de schnaps du département, pataugas crottées aux pieds et cartouchière à l’épaule. Torché comme une serpillière de cantine, il se dirige sans nous voir vers les chevrons de mousseux et de briques à l’orange qui cadastrent les tables. À cet instant, broyée dans la friture d’un micro de brocante, une voix asexuée enjoint les enfants à se regrouper pour le spectacle. Des femmes expliquent à d’autres qu’il s’agit d’une troupe d’amateurs. Deux retraités agricoles, natifs du village voisin. « Manquait plus que ça, Fantasia chez les ploucs en low-cost… j’vais péter un câble ».

                                                                                                            *

      17:00 heures. Zavata & Co nous ont fait le baby-flop de l’année. Quarante minutes de clowneries atones, pas la moindre étincelle d’émerveillement dans les regards juvéniles, et des géniteurs asphyxiés d’ennui.

      Le Mandarom travesti en Père Noël fait son entrée ! On y est ! L’inénarrable distribution de cadeaux au Panthéon des faux-culs. L’émotion larmoyante, pépés et mémés arment les polaroïds, prêts à rendre éternel l’image du bonhomme rouge offrant une Barbie connectée à leurs petites filles. Je lâche un pet pour conjurer ma neurasthénie. J’en ai plein la hotte.

      Mes parents et mes sœurs jumelles s’agglutinent aux autres, juste devant l’estrade de fortune où siège notre sémillant capitaine de PME provinciale, le visage enseveli sous une généreuse barbouze de viscose platinée. Emma, tout ouïe, est scotchée à mes parents. Santa Claus réincarné nous joue sa partition d’évangéliste distribuant son cash-flow pour le bien-être des générations à venir. Sa charcutière semble avoir la tête pleine de vide. Moi, j’imagine ma mère, noyée dans le souvenir des amours à blanc qu’elle a laissés fuir, débordée par la souffrance muette d’une femme sous le joug d’un mari quotidiennement bourré.

      J’aperçois Marine bondissant sur l’estrade à l’appel de son nom. Avec une spontanéité sans complexe, elle plonge sa frimousse dans le postiche argenté du Père Noël. J’entends claquer le bisou du bonheur. Dans l’élan, sa boucle d’oreille emporte la fausse barbe qui se met à planer vers le sol. Quelques gloussements d’ironie froissent l’air, le temps de replacer la pilosité d’apparat. À cet instant précis, j’observe Emma glisser quelques mots à mon père.

      L’architecture bétonnée décuple la déflagration. L’assistance se cristallise. La charge de chevrotine tirée par mon père catapulte son boss dans les bouteilles de mousseux. Sidéré, mon regard accompagne un lambeau de chair qui termine son vol à la cime du sapin. Le temps d’assimiler que ce sont les couilles de Papa Noël, la confidence d’Emma résonne dans ma tête, « Oh ! Je connais ce Père Noël ! Hier il a fait couiner le lit de maman toute l’après-midi ».

                                                                                                            ***

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