Meurtre en haut lieu

Thriller - 270 pages
Thriller – 278 pages – Juin 2017 – Éditions ReadMyBook

Extrait des deux premiers chapitres

1

Cinquième victime, premier avertissement

 Mardi 16 février – 12 h 29 – Paris 8e – Brasserie « La Lorraine »

Le restaurant était déjà bondé et bruyant. Un aréopage d’abonnés à l’enseigne venait d’investir la plupart des tables. Comme tous les mardis, un carton portant la mention « AF » bloquait la réservation de la seule table ronde de l’établissement. Trois couverts y attendaient leurs hôtes à l’abri des mouvements de salle, dans l’angle d’une véranda d’hiver, avec vue imprenable sur la halle aux fleurs de la place des Ternes.

Pour profiter de ce lieu mythique de la gastronomie du huitième arrondissement, chaque mardi midi, Alban Fortin fuyait son bureau du Saint-Siège de la magistrature : la Cour de cassation. Un rituel gourmand qu’il partageait avec ses amis et mentors, deux avocats pénétrés de leur importance, figures emblématiques et controversées du barreau.

C’était là, dans cette Brasserie Lorraine et toujours à cette table, loin des martingales juridiques et des complicités feutrées du boulevard du Palais, que, chaque semaine ou presque, les trois hommes venaient négocier quelques confidences. Ils aimaient se fondre dans ce temple du business-lunch où l’on phosphore, refait le monde, critique la société, blâme les autres, entretient son lobby, dresse des plans sur la comète, commente les news et actualise son opinion. Tout cela en ingurgitant de savoureuses calories servies avec soins.

Fidèle à ses incurables habitudes de demi-dieu, Fortin était arrivé le dernier, tiré à quatre épingles sous un loden en cachemire qui exagérait son naturel narcissique. Il affichait un regard sinistre et avait le visage en friche d’un homme fourbu et inquiet.

« Quand je déjeune, je n’ai pas besoin de baby-sitter ! » avait-il sèchement taclé les deux agents qui s’apprêtaient à l’escorter jusqu’à sa table. Une attitude brutale et inattendue chez un homme habituellement courtois. Sans sourciller, les deux policiers avaient aussitôt tourné les talons pour regagner leur véhicule stationné sur le trottoir opposé, à une quinzaine de mètres. L’emplacement leur offrait une vue à 180º de la façade du restaurant.

– Pourquoi cette garde prétorienne ? s’était étonné l’un des deux avocats après avoir observé la scène, qu’est-ce qui se passe ? On a raté un épisode ?

– Phobie ou principe de précaution, avait ironisé Fortin avec un air faussement désabusé, aujourd’hui la PJ pense qu’un teigneux se prépare à occire du magistrat haut gradé.

– Inepte ! avait réagi le second avocat, tu ne présides plus aucune audience correctionnelle, ni d’assises, et encore moins…

– J’en saurai plus dans la soirée. Je dîne avec le garde des Sceaux, l’avait interrompu Fortin sur un ton bannissant toute réplique, visiblement préoccupé par des turpitudes dont il ne voulait pas parler.

Poussés au silence, les trois hommes s’étaient plongés dans la lecture des menus déposés par le chef de salle, juste avant leur arrivée. Aucun d’eux n’avait vu s’approcher de leur table une silhouette pour le moins inattendue, et personne parmi les employés du lieu ne semblait s’être inquiété de sa présence.

– Vous êtes bien Monsieur Alban Fortin ? avait demandé l’intrus d’une voix mécanique, presque minérale.

Surpris, magistrat et avocats avaient relevé les yeux vers cet inconnu surgi de nulle part. Grand et robuste, l’homme était affublé d’un patchwork détonnant. Rien de vulgaire ni de mauvais goût. Mais tout en lui faisait tache avec les codes vestimentaires du lieu, si conventionnels. Sous ses dreadlocks minutieusement tressées, deux émeraudes polies magnétisaient un visage androgyne au teint crayeux. Interloqués par cette apparition insolite, les deux avocats avaient attendu sans ciller la réaction de Fortin. Celui-ci, désarçonné par le regard incandescent qui plombait une question si banale, s’était surpris à balbutier un « oui… c’est… bien moi ».

Au son de ces quatre mots, une lueur sanglante avait subitement déchiré le regard de son interlocuteur. L’iris de ses yeux semblait avoir peu à peu disparu derrière des pupilles transformées en cratères, comme prêtes à délivrer une éruption imminente, explosive, satanique. La soudaine intumescence de ses veines avait transformé sa peau en une atroce texture cannelée et cendrée.

Un silence galactique avait ionisé l’atmosphère autour de la table. Un silence anxiogène, séquestrant, à la fois poisseux et électrique. Fortin était resté immobile, complètement hypnotisé. Sidérés, fuyant le masque chimérique qui s’emparait du visage de l’inconnu, les deux avocats avaient machinalement suivi du regard la lente chorégraphie de son bras. Aucun d’eux ne l’avait vu extraire de sa parka un objet étrange. On aurait dit un pistolet en plastique croisé avec une bombe anti-crevaison.

Deux claquements secs, à peine audible. Le faciès de Fortin s’était figé, définitivement. Son regard s’était éteint comme une ampoule qui lâche. Deux étoiles de sang avaient aussitôt ponctué son front, juste avant que sa tête ne bascule en arrière. Bien que mus par un réflexe de recul, les avocats avaient capté l’expression du tireur. Ils avaient cru halluciner. Ses traits étaient redevenus aussi lisses qu’une étole de soie et son regard pastel semblait avoir ressuscité la béatitude.

La chaise sur laquelle était assis le cadavre de Fortin s’était renversée bruyamment, faisant s’effondrer sa carcasse dans le champ de vision d’autres clients, au milieu d’une large auréole grenat. En quelques secondes à peine, une déferlante de panique avait vidé le restaurant. Personne n’avait fait preuve de la moindre témérité. Clients, caviste, serveurs, caissier… en moins d’une minute, tous avaient déserté le restaurant et s’étaient mis à courir dehors dans toutes les directions, au risque de se faire renverser par une voiture ou un scooter.

12 h 45 – Un no man’s land venait de s’établir autour de la scène de crime. Seuls le meurtrier et les deux avocats occupaient encore l’établissement. Craignant d’être abattus au moindre mouvement, les deux hommes n’avaient pas bougé d’un millimètre­.

– Maintenant, vous pouvez sortir, Messieurs, avait autorisé l’inconnu en toisant les deux juristes toujours statufiés.

Il avait déposé son arme du troisième type sur la table avant de reprendre sa phrase.

– C’est un objet à usage unique, et je ne suis de toute manière pas venu pour vous.

– Pourquoi avoir tué cet homme ? avait osé d’une voix incertaine le plus jeune des deux avocats, comme dominé par une curiosité morbide.

Le second avait déjà décampé.

– Maître, je n’ai pas tué cet homme, c’est sa propre délinquance qui l’a achevé, avait riposté le tueur avec le ton de l’évidence.

Sans prononcer un mot, l’avocat s’était à son tour éclipsé. Pas besoin d’un dessin, la réponse laconique de l’homme aux dreadlocks était suffisamment explicite. Après deux décennies de plaidoiries aux assises, l’homme de loi savait d’emblée faire la différence entre homicide gratuit et exécution d’un contrat. Croisant sans s’arrêter les deux policiers dans le sas d’entrée du restaurant, il leur avait pointé l’endroit du meurtre d’un geste furtif de la main.

Resté seul auprès du cadavre, l’énigmatique meurtrier avait sorti de sa parka une petite enveloppe pour vite la glisser, bien en évidence, dans la poche poitrine de la veste que portait Albin Fortin : « à l’attention du Commandant Mattéo Azani ». Lorsque les deux policiers investirent la zone, arme au poing, le tueur était debout, près de la victime, immobile. Il les attendait, le regard inexpressif et les mains bien en évidence, prêt à recevoir les menottes.

À partir de cet instant précis, l’assassin s’était enfermé dans un mutisme intégral.

12 h 50 – Le restaurant était devenu le centre d’une galaxie bourdonnante de flics et de lumières clignotantes.

12 h 55 – Le tueur, qui n’avait sur lui aucun document permettant de l’identifier, avait pris place à l’arrière du fourgon de police, encadré par deux agents : ceux-là mêmes qu’on avait chargés de protéger le magistrat.

12 h 56 – Le fourgon explosait en plein milieu de la Place des Ternes, pulvérisant ses trois occupants devant le staff judiciaire présent sur place, à quelques mètres d’une foule épouvantée.

Fin du premier avertissement.

13 h 25 – Chen Wong, médecin légiste, et Clara Forbach, jeune lieutenant de la Crim’, étaient autorisés par le responsable de la brigade de déminage à pénétrer dans le restaurant.

 

 

2

Dédicace mortelle

Un jour avant le meurtre de la cinquième victime

 Lundi 15 février 2017 – 11 h 00 – Paris – Siège des éditions Galfon

À la vue de son badge tricolore, Emmy, l’une des deux hôtesses, se figea une courte seconde avant de lui envoyer un rugueux « bonjour, Commandant ».

– Qui souhaitez-vous rencontrer ?

– Bruno Galfon.

– Vous aviez rendez-v…

– Non.

– Je crains qu’il…

– Qu’il ne soit pas là ? je viens de le voir entrer.

– Peut-être, mais…

– Mais il va devoir modifier son programme.

Le policier allait tenter un vague sourire à l’adresse de la jeune femme, mais devant son expression grotesque empruntée à un pitbull, il renonça. Elle déglutit son agacement et, d’un geste disgracieux, l’enjoignit de la suivre.

Galfon accueillit son visiteur avec le faux flegme de quelqu’un sur la réserve. Il feignit pendant quelques secondes de chercher un dossier, comme s’il voulait s’abstenir de lui serrer la main. Une réticence grossière mais habituelle, et à laquelle Azani avait fini par s’habituer sans réagir. Il n’avait jamais rencontré l’éditeur auparavant et découvrait un homme râblé, perdu dans un chandail dépenaillé, avec un visage plissé qui lui donnait des airs de prophète déchu.

– Commandant Mattéo Azani… j’imagine que vous n’avez pas forcé le barrage de mon secrétariat pour m’imposer de publier vos mémoires.

Il avait reconnu Azani avant même qu’Emmy lui ait décliné ses nom et grade. Mattéo en conclut que son interlocuteur parcourait les médias et devait posséder une bonne mémoire photographique. La jeune métisse s’éclipsa sans prononcer un mot. D’un bref signe de la main, Galfon indiqua au policier un fauteuil où s’asseoir.

– Question mémoire, monsieur Galfon, j’ai plutôt besoin que vous fassiez appel à la vôtre. J’aimerais comprendre pourquoi vous n’avez pas voulu éditer ceci.

Azani lui tendit le manuscrit.

Apocalypse Now, murmura l’éditeur en découvrant la couverture, mis à part l’anthologie de Coppola, ça ne me dit absolument rien.

– Ce manuscrit a pourtant été soumis à votre maison d’édition.

– Vous voulez dire… il y a quarante ans ?

– Non, il y a à peine trois mois.

– Ah ! et… ?

– Et son contenu n’a aucun lien avec le film de Coppola.

– Commandant, la plupart des manuscrits qu’on nous envoie ne respectent aucun de nos critères de publication.

– C’est ce que j’ai d’abord cru en lisant la lettre qui justifiait votre refus de le publier, « dimension littéraire insuffisante au regard de nos exigences éditoriales ».

Vous savez, nous recevons chaque mois des centaines de manuscrits d’auteurs inconnus. Même si beaucoup le resteront, tous leurs écrits font néanmoins l’objet d’une prélecture par des bêta-lecteurs compétents.

– « Lesquels sont cooptés par des professionnels du monde littéraire ». Je sais, j’ai lu votre charte éditoriale.

– Alors, qu’est-ce qui vous pousse à croire que ce texte aurait dû passer la barre ? L’auteur est une de vos connaissances ?

– Pour l’instant, je ne sais pas. Le texte est signé d’un acronyme, « EOS ».

– Mais la lettre de refus qui accompagnait son renvoi avait bien une adresse, non ?

– Oui, en effet, et elle était bien destinée à ce même EOS, « Janus EOS », pour être précis. Mais cette identité est inconnue de tous les fichiers d’état civil européens. Quant à ladite adresse, c’est celle du 36 Quai des Orfèvres. A priori, c’est bien votre service courrier qui a renvoyé ce manuscrit à notre attention… Et, plusieurs détails me poussent à croire que c’était programmé par son auteur.

– Excusez-moi, commandant, mais je ne comprends rien de ce que vous racontez !

– Voudriez-vous lire les trois premières pages, s’il vous plaît ?

Leurs regards s’amarrèrent une poignée de secondes l’un à l’autre. Mutique et subitement tendu, Galfon mit ses loupes en bascule sur le nez avant de s’absorber dans le texte.

Alors qu’un silence exaspérant s’installait autour d’eux, un léger tremblement commença à chahuter ses pommettes. Au fil des lignes, la stupeur et la gêne tordaient de plus en plus son visage.

– Mais c’est une prophétie ! cracha Galfon d’une voix encombrée d’inquiétude, aux dires des médias, ces trois fonctionnaires ont été tués dans des accidents survenus il y a déjà trois ou quatre mois. Des accidents a priori sans lien entre eux.

– Ce n’est pas une prophétie, monsieur Galfon, mais l’agenda d’un psychopathe, et vous venez d’en lire les premières pages.

Avec les yeux d’un homme en cage, la mine de l’éditeur exprimait le malaise autant que l’incrédulité. Azani décida d’enfoncer un peu plus le clou.

– L’exemplaire que vous tenez en mains est une copie faite par la PJ[1]. Sur les cent-quatre-vingt pages de l’original, l’identité judiciaire n’a trouvé aucune empreinte et la PTS[2] pas la moindre trace d’ADN. Pourtant, il a bien été mis sous pli chez vous. Nous avons authentifié l’affranchissement. Quant à l’enveloppe, elle comporte les empreintes d’un handicapé qui travaille dans votre service courrier.

– Oui, peut-être… mais quelle est la question ?

– Vos bêta-lecteurs, est-ce qu’ils lisent tous les manuscrits en portant des gants ?

– Mais qu’est-ce que vous essayez de me dire exactement ? Que ce manuscrit n’aurait jamais été lu par quelqu’un de chez nous ?

– Vous avez une autre explication ?

– Un instant, commandant…

D’un duo de pichenettes sur le clavier de son PC, Galfon convoqua un fichier à l’écran puis le tourna vers son vis-à-vis.

– Voyez vous-même !

Au centre d’une éphéméride, Azani lut les informations en surbrillance :

Apocalypse Now – genre thriller – 183 pages A4 – auteur : Ralph EOS – manuscrit reçu le 10 octobre 2016 – première lecture : Romain Stern – décision : rejet (style verbeux, synopsis peu crédible et architecture chancelante) – Code courrier réponse : 014

Galfon s’était remis à feuilleter les premières pages du manuscrit. Trois minutes s’étirèrent pendant lesquelles son air affligé donnait à Azani l’impression qu’il recherchait une attitude d’honnêteté à toute épreuve. Soudain, accrochant une nouvelle fois son regard à celui du policier, il reposa le texte devant lui.

– Inconcevable ! grommela-t-il.

– Expliquez-vous.

– Inconcevable que Romain ait rejeté ça sans m’en avoir touché un mot.

– Qui est ce Romain Stern ?

– Un de nos relecteurs, vacataire.

– Vous connaissez personnellement tous vos relecteurs ?

– Bien sûr que non, commandant. Mais Romain Stern, oui, je le connais. C’est mon gendre. Il est agrégé de lettres et prépare actuellement une thèse sur l’anatomie des thrillers.

– Ça, monsieur Galfon, c’est informatif. Pas explicite.

– Pour les besoins de sa thèse, nous avons convenu qu’il choisisse lui-même les nouveaux manuscrits. Je veux dire ceux répertoriés dans la catégorie Suspense. Lui dispose ainsi de matière, et moi je fais l’économie d’un bêta-lecteur tout en récoltant un premier avis de valeur.

– Ça n’explique pas pourquoi votre gendre n’aurait jamais écarté ce manuscrit.

– Au contraire. Il aurait immédiatement fait le lien entre ces prédictions macabres et la réalité de l’actualité nécrologique. Ensuite, il n’aurait jamais disqualifié un polar écrit avec la concision d’un Nobel de sciences et l’efficacité d’un Tarentino. Pour un éditeur, c’est de la prose 24 carats, commandant !

Même sans disposer des compétences éditoriales d’un professionnel, Azani partageait le doute exprimé par Galfon. Telle que libellée dans le fichier, l’appréciation du manuscrit paraissait aussi inadéquate que farfelue. Quand le talent littéraire s’empare d’une actualité brûlante, il est rare que sa consécration éditoriale lui échappe.

– En gros, vous êtes en train de me dire que s’il avait vraiment lu ce texte, il l’aurait nominé.

– Oui.

– Alors comment expliquez-vous cette décision de rejet ? Azani pointait du doigt l’écran de son ordinateur.

– Je n’ai pas l’explication… mais appelons-le tout de suite. Il est en Corse, avec ma fille.

Devançant l’initiative, son smartphone se mit à massacrer La Primavera de Vivaldi en même temps que la photo d’une jeune femme souriante et brune illuminait l’écran.

Ah. Justement, c’est elle, s’étonna Galfon en prenant l’appel.

Azani perçut tout de suite que l’échange téléphonique virait à la catastrophe. Soixante secondes d’horreur défilèrent dans la tête de son vis-à-vis. Le temps pour lui d’assumer la mort subite de son gendre. Une chute de soixante mètres dans les calanques de Piana. Tragique, fortuite et irréversible. Le malheur, c’est simple comme un coup de fil.

Livide, Galfon fixa le policier avec une mine qui débordait de souffrance. La détresse de l’inéluctable. Ses yeux humides et rouges semblaient fustiger la fatalité. Une fulgurance traversa Azani. Impossible de la congédier. Au risque d’être inconvenant, il devait savoir.

– Monsieur Galfon, est-ce que le nom de Raynald Sterling vous dit quelque chose ?

– C’est… c’était le pseudo de mon gendre, sur Twitter.

La réponse de l’éditeur dissipa instantanément le doute qui venait d’envahir la tête du policier. Raynald Sterling était le nom de la quatrième victime citée dans le manuscrit. Le seul nom qui ne lui disait rien…

Ce début vous a plu ?… Vous avez envie de frissonner dans l’ambiance sordide et polaire du Pouvoir ?… La suite c’est ici: Meurtres en haut lieu

[1] PJ : Police Judiciaire

[2] PTS : Police Technique et Scientifique