Martingale d’un fou

Martingale pour blog2
Thriller psychologique – Editions Ex-Æquo

Synopsis: Karl et Vincent, mariés pour le fric, unis dans l’abject et déchirés par la folie. L’union sacrée entre un trader psychotique de génie et un avocat schizophrène. Duplicité, trahison et meurtre, dans un milieu sans générosité ni spontanéité. Un suspense magnétique découpé au scalpel par un auteur qui vide ses poubelles…

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EXTRAIT

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02 décembre 2018 –  Tour Trinity, 41ème  étage – Siège de ACT.CONSULTING – 09:15 – bureau de Karl Stanford

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     — Vincent, chez Act-Consulting, on s’engage ou on dégage ! TVA ! Tuez Vos Atavismes ! C’est le sperme de la valeur ajoutée ! Ton karma, c’est rendre possible ce que nos commanditaires exigent ! Quant aux lois, elles n’existent que pour être transgressées. J’te paie pour ça !

     Au ton comminatoire employé par Karl Stanford, je me sens subitement infiltré par une pulsion hostile. Je m’efforce de conserver une expression neutre, mais cette désagréable sensation ricoche sur les mots. « TVA… comment oublier cet acronyme à la con… il dégouline non-stop des écrans de veille qui squattent tout l’open-space ».

     Figé dans une haine recuite, Stanford s’attend à voir fuser une réaction de mapart. Je le sens prêt à cracher une de ses répliques assassines, les mots déjà en embuscade au fond de sa gorge. La spontanéité dans le raffinement n’est pas sa vertu cardinale. Le tact encore moins. Plutôt le genre martial qui collectionne les orgasmes dans ses rapports tyranniques à l’inégalité. Une jouissance addictive qu’il prescrit à l’envi comme remède exclusif contre l’inefficacité. « Chiez sur les rancœurs pour ne sublimerque les compétences ! » Un best of dans la monographie de ses dogmes personnels. Avis aux DRH novices et débordants d’hormones juvéniles qui s’aventureraient à proposer un concept de management participatif. Ego pulvérisé et carrière suicidée.

      Intimement agacé, je décide de lui confisquer l’effet de surprise en laissant un silence mortel s’installer. Sans y être invité, j’emprunte une fausse décontraction et m’assois dans le Sressless visiteur, face à lui. Les non-dits l’emmerdent autant que les moments où tout le monde a une opinion. Je capte son rictus malveillant qui lui fissure le visage. Signe ostentatoire annonçant que sa complicité est en rupture de stock.

    Sans me congédier, il baisse le nez pour s’absorber dans la lecture d’un dossier que vient lui déposer Roxane, son assistante, bombasse quadragénaire à la démarche chaloupée, une curiosité plus qu’un talent. Elle se penche, dévoilant un décolleté abyssal et une mini-jupe portefeuille à l’indécence programmée. Elle lui ronronne quelques mots àl’oreille. Stoïque, Karl lui pointe du doigt un porte-carte stationné à la droite de son bureau.

      — Je peux ? demande-t-elle avec l’intonation veloutée de la Bimbo proposant une fellation toutes options.

     Il acquiesce d’un léger hochement de tête, clin d’œil graveleux en prime. Un rituel. Elle n’esquive pas le bureau, préférant y étirer sa silhouette pulpeuse en lévitation. D’un geste fluide, elle saisit le porte-carte. Ma rétine shoote en rafale la main gauche de Karl effleurant furtivement son mont de Vénus. Je crois percevoir le claquement du string. Elle se redresse avec une virtuosité confondante et s’éclipse dans un déhanché qui pousserait le plus monastique des hétéros à la reddition. Je n’ai pas cillé. L’indifférence insulte son arrogance, ce qui a le don de le mettre à cran. Il sait que je le sais.

      « Dans l’univers d’Act-Consulting, si tu altères une nanoseconde la maîtrise de tes émotions, t’es mort ».

       Seuls et muets, nous nous toisons une interminable minute, peut-être plus. Faussement magnanime, il feint d’accepter ce silence imposé, tout en m’observant avec la concentration d’un radiologue en train de sonder une IRM de mon cortex.

       Mon inconscient lui renvoie sa propre image. L’emblématique Karl Stanford. La quarantaine sous-diplômée, redoutable Master-geek de la cyber-finance au QI sur-vitaminé. Un trader-médium aux sourcils épais et au regard reptilien. Ses cheveux courts soigneusement peroxydés couvrent un visage crépusculaire portant les cicatrices des luttes d’ambition et le poids des coups tordus. Le stéréotype du Golden senior en guerre permanente contre son état civil.

       Derrière lui, les immenses baies du Trinity filtrent l’escalade laborieuse d’un soleil hivernal. Découpée en contre-jour sur un ciel limpide, la silhouette spectrale de Stanford me fait penser à Spiderman. « La mygale des tables de marché », antres de menaces etd’opportunités dont il est devenu souverain. Haï pour son cynisme méprisant et féroce,autant que respecté pour ses performances financières obscènes, il n’a aucun fan. Il boycotte les réseaux sociaux qu’il qualifie de gigantesques cloaques grouillant de crétins pixellisés, et méprise les diplômés « qui y plastronnent en pure perte ». Happé par son orbite mercantile, il n’est en osmose qu’avec les indices boursiers, jamais avec les hommes. « Ils intoxiquent ma clairvoyance ! » plaide-t-il toujours dans un rire sardonique à l’attention des experts, « ces clébards qui pissent sur leur propre feuille de paye ! » D’un lent revers de la main, il referme le dossier déposé par Roxane. Toujours poker face, il prend l’option de rompre le silence.

      — À défaut de me surprendre, tu m’intrigues, Vincent. Mais je n’aime pas ce que tu deviens…

      — Où est le problème, Karl ? Mon contrat de travail n’inclut aucune clause d’empathie que je sache…

      — Exact, et je n’envisage pas d’y annexer un tel avenant !

      — Te l’ai-je jamais suggéré ?

      — Je plaisantais Vincent… je plaisantais.

      — Dommage… mais tu as raison. Mieux vaut éviter les doléances qui se trompent d’adresse.

      Sans répondre, Stanford se lève et me tourne le dos. Un entracte de trois bonnes minutes que son esprit vagabond arpente sans prononcer un mot. Il a la mine difficile.Celle des jours où il est trop ulcéré pour entrer dans un affrontement risquant de s’enliser dans une mélasse futile ou insalubre.

     Il va me virer, j’ignore pourquoi, mais je le sens. Je crois que mon affect a récemment atteint son seuil d’indifférence maximale. À cet instant, Karl ne l’a pas encore perçu. Quand il l’assimilera, il ne l’assumera pas. Il n’a jamais compris que je vivais mieux immergé dans mes fantasmes de liberté, que lui existait, isolé dans son orthodoxie patrimoniale et compulsive. Six années d’une collaboration complètement asymétrique pour en arriver là ! Aussi absurde qu’inéluctable.

       Lui et moi venons de mondes différents, mais sommes de la même génération, une contingence favorable à des complicités parfois venimeuses. Moi, en bourgeois méprisant qui trimbale son spectre bien-pensant, mais déconnecté de toute réalité. Karl, en opportuniste haineux dont le capitalisme débridé rappelle une forme de nazisme. Une association de malfaiteurs dont l’état d’esprit mélange sans distinction ambivalence et conflit. Le type même de concession sans perpétuité. Nous le savons tous les deux depuis le premier jour de mon affiliation chez Act-Consulting.

       Je me résous à prendre la main.

      — Karl, le « quand », c’est à toi de le déterminer. Reste donc à établir le «combien ».

      Il fait volte-face. Un éclat lubrique lui éclaircit le regard sans toutefois gommer l’expression vide de sens qui agrippe son visage. « Ah, oui ! J’oubliais, sa putain de méthédrine ! » Cette fulgurance m’arrache au confort ouaté du Stressless. Je contourne d’une allure ralentie l’immense bureau directorial et me dirige vers la cathédrale de livres qui borde SA table de conférence. Je lui tends une reliure-coffret affichant une grossière sérigraphie sous-titrée « Le Potomak ».

       — Tiens Karl, ta réserve… Cocteau, lui, c’était l’opium…

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