La réalité littéraire et sociale des polars…

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Le polar n’est-il vraiment rien d’autre qu’une « littérature d’insomniaques et de ferroviaires[1] » ?

Hubert Letiers – 19 avril 2019

Le poète et peintre Henri Michaux disait qu’il écrivait pour rendre le réel inoffensif. Alors une chose est bien certaine : moi, c’est tout le contraire ; j’aime déployer au fil des mots une vraie science du meurtre, de la trahison et du cynisme institutionnel… et je ne suis assurément pas un poète.
Mais en dépit de cela, pourquoi n’aurais-je pas la fibre romantique ? En y regardant de plus près, ne trouvez-vous pas que les thèmes principaux des polars et thrillers sont parfois très proches de ceux qui obsèdent les romanciers classiques : la disparition, la perte d’identité, l’amnésie, le retour vers un passé énigmatique ?… Les crimes ne sont-ils pas souvent le résultat d’une identité perdue ou volée ?
« Le polar est un virus qui gangrène les citadelles littéraires les plus respectables ! » m’a un jour taclé une élégante lettrée du haut de sa condescendance. Il s’agissait d’une ex-enseignante, la soixantaine au coin de la rue, en quête d’une biographie bien précise de Talleyrand. La scène se passait un samedi midi, devant une cathédrale de linéaires encombrés de livres, au sein d’un magasin Cultura où je peaufinais mon « personal branding » lors d’une séance de dédicace.
Logique de classement du magasin oblige, pour accéder à l’hagiographie de ce caméléon politique qui restera une énigme pour la postérité, il fallait que la dame passe par ma pomme. L’unique exemplaire disponible de cette biographie de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord était en effet entre mes mains depuis vingt minutes !… Eh oui, dans une dédicace, il y a des moments où l’on s’emmerde autant qu’une méduse en plein Sahara. Mais heureusement, chez Cultura, il y a de quoi satisfaire les plus éclectiques envies de lecture.
Immergé dans cette singulière biographie écrite par Emmanuel de Waresquiel, il m’a alors fallu quelques secondes pour réaliser qu’une prétorienne de l’éducation nationale me toisait comme on toiserait un rat de laboratoire surlignant au Stabilo les versets d’une relique… ce que j’étais indéniablement en train de faire ! J’ai alors levé mon regard pour croiser celui d’une femme courroucée par l’irréversible sacrilège papetier auquel je me livrais. Elle s’appelait Inès et avait dans l’expression ce je-ne-sais-quoi annonçant ma mise à l’épreuve imminente.
Elle était pressée sans vraie raison de l’être. Moi je ne l’étais pas et j’avais faim, mais pas au point d’ingurgiter son réquisitoire contre ma profanation d’une biographie en rupture de stock. S’en suivit un déjeuner entre le polardeux inculte et la fervente érudite. Deux heures de joute entre un désespérant pragmatique et une impénitente romantique devant l’éternel…
De Flaubert à Eugène Sue en passant par Victor Hugo et Balzac, via Fred Vargas, John Grisham, Qiu Xiaolong et Murakami, sans oublier Jorge Luis Borges… Elle et moi, Chardonnay millésimé à l’appui, sommes finalement convenus que le polar pouvait être considéré tantôt comme l’héritier direct des feuilletons romanesques du XIXe siècle, tantôt comme  le légataire des dialogues philosophiques de Platon, et qu’à ces titres, le polar est une réelle composante de la littérature contemporaine… même si, comme l’a écrit Patrick Modiano, « le roman policier induit un réalisme et un naturalisme qui ne laissent pas de place à une quelconque fluidité de la rêverie…/… Il faut être un peu terre à terre, ou didactique, afin que les pièces du puzzle s’emboîtent ».
En fin de compte, j’ai compris qu’elle était devenue réfractaire au genre parce que, dans ses innombrables lectures, elle était toujours à la recherche de la musicalité des textes. Et question polar, j’avoue avoir eu du mal à lui citer de récents ouvrages faisant référence en la matière. Soit le style a du groove, mais l’intrigue est éculée et fade, soit le scénario est à haut potentiel, mais la partition reste terne et met tout le suspense en basse tension. Sans parler des légions de polars qui rivalisent de trash dans la surécriture, leurs auteurs espérant peut-être ainsi gommer des incohérences outrancières.
Mais pour qui sait faire le tri, l’Histoire – oui, celle avec un grand H – n’est-elle pas la chrysalide de tous les polars ? Les polars ne sont-ils pas le miroir de sociétés malades ? Les talentueux auteurs(e)s du genre ne dressent-ils pas une édifiante ethnographie de celles-ci ? Et cette ethnographie, si fictionnelle qu’elle puisse paraître à certains, n’éclaire-t-elle pas néanmoins le véritable terrain d’entente entre Pouvoir et voyous demi-sel ou à col blanc, un terrain où, par institutions judiciaires interposées, les relations frôlent bien souvent l’inceste ?
Mais alors, serait-ce parce que le polar est par nature la littérature d’une crise qu’il faudrait lui trouver « mauvais genre » ?
Pourquoi bannir la vitalité qu’offrent ces romans du réel ? Pourquoi nier leurs esquisses de réflexion sur la barbarie d’une société amnésique à l’Histoire ?
Ah ! je vois… Vous n’aimez pas qu’un livre évoque ce que vous détestez le plus, à savoir que les trahisons sont la clé de la plupart des réussites, sociales autant qu’asociales ? Reconnaissez au moins que, grâce à cette littérature de terrain, vous n’oublierez plus que la justesse d’une cause n’empêche jamais la bassesse des comportements chez ceux qui la portent. Ne serait-ce pas un peu salutaire ?
Polars et thrillers ne s’inscrivent-ils donc pas pleinement dans notre époque et le foisonnement de nos vies, lesquelles restent le plus formidable matériau fictionnel ?
« Pourquoi n’écrivez-vous que des polars ? » m’a-t-elle demandé, entre deux cuillerées de Sabayon aux fraises et Grand Marnier. Parce que je ne comprends profondément la réalité qu’en écrivant des fictions policières. Peut-être un peu aussi par la liberté qu’elles m’offrent d’y rédiger les faire-part de tous ceux qui m’emmerdent, sans le souci d’éventuelles contraintes judiciaires… quoique…
Inès m’a promis de faire un pèlerinage dans mon monde. Je lui ai dédicacé mes deux polars et, avec un sourire contrit, lui ai aussi offert la biographie de Talleyrand déjà annotée sur plusieurs chapitres. Nous nous sommes quittés vers quinze heures, après avoir échangé nos coordonnées, sans toutefois préciser d’horizon pour un nouveau duel à mots réels. Le lendemain, deux officiers de police judiciaire forçaient ma porte et me signifiaient ma mise en garde à vue immédiate.
Alors qu’elle était en train de lire ma prose dédicacée, l’ex-enseignante en Droit pénal s’était écroulée morte la veille au soir dans le TGV qui la ramenait à Paris. Une heure plus tard, le SRPJ de Nice me collait sous les yeux une photo de ce que l’administration judiciaire avait déjà baptisé scène de crime par éditeur interposé. Le cliché montrait ma première de couverture barrée d’une épigraphe écrite par la victime : « Auteur certifié subversif et psychopathe confirmé. Fiché ».
Désolé, je vous abandonne. Je peine à écrire avec les mains menottées… et vous aussi avez certainement un train à prendre. Mais rassurez-vous, monBestSeller m’a déjà commis d’office un ténor du barreau et grand exégète des littératures de l’asphalte. Insomniaque à la conscience tranquille ou pas, chacun court vers ses assises, finalement.
Mais au fait… les polars, pour vous… Quoi t’est-ce ?
Conseil : relisez ce billet en regardant et écoutant ce lien- Bang-Bang – Preuve en est qu’une belle mélodie romantise l’abject, non ?
Hubert Letiers
19 avril 2019

[1] La formule est de l’écrivain et cinéaste Jean-Patrick Manchette