La Braguette de Pandore

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     — Ce n’est pas du tout ce que vous croyez, Julie ! piaille François, la voix chavirée par ma brusque intrusion.

     Plus que sa protestation juvénile, les postures grotesques étant en soi courantes chez lui, c’est sa mine de guignol en pleine déroute qui m’électrise. Qui plus est, quand il triture son pénis avec ses phalanges boudinées. Un buzz de silence aplatit subitement l’atmosphère du bureau. Furibarde, je toise Angela. Elle se tient à genoux, face à lui, brushing en plan de salade, visage dévasté par des yeux apoplectiques, et smartphone scotché sur l’oreille droite.

     Tous mes rêves s’écrabouillent. J’ai l’impression d’avoir le cœur en miettes ou quelque chose d’approchant. « Putain, j’le crois pas ! Cette salope allait faire un selfie en suçant mon mec ! »

     — Ze n’est effectiffement bâ du tout ze keu fou croyez, caquète à son tour la teutonne encore en pleine génuflexion devant la braguette de Pandore.

     Subjuguée par une résolution dédaigneuse, je la laisse cuver sa honte. Sans même lui faire l’aumône d’une réponse, mon regard au laser détoure la contrition délabrée de François. Cramoisi et muet, menton enlisé dans les épaules, il me fixe sans me voir, comme un bonhomme de neige en train de fondre, les yeux incandescents.

     « Qu’il ose nier le flagrant délit… et je la lui coupe en streaming devant Eva Braun ! » Il est temps de sortir pépère de sa congestion de circonstance.

     — Si t’as l’intention de m’la mimer façon the Artist avec un balai dans le cul, ça va pas le faire !… Alors t’as deux secondes pour remiser ton robinet ! Et une de plus pour renoncer à toute tentative de me faire gober que Miss Panzer passait juste un coup de téléphone à ta bite.

     — Euh… ben tu crois pas si bien dire… me chevrote-t-il, le teint dilué dans un sinistre et inquiétant camaïeu de gris.

     Voyant la colère bourdonner sous mon masque de guerre, à moins que ce ne soit pour conserver l’illusion qu’elle maîtrise la situation, la fée rhénane décide d’en rajouter une couche.

     — Fou defriez ékouter zeu keu Franzois fa fou dire… l’affaire est urchante et drès graffe…

     « Un peu connasse qu’elle est urgente et grave, l’affaire ! » me renvoie l’écho en version française, juste le temps pour mes neurones d’amortir toute velléité meurtrière. Magnanime, je laisse mes mains ébaucher une vague chorégraphie les enjoignant de justifier cette scène libidineuse et surréaliste. Au fond, chez moi, l’espoir ne peut pas s’empêcher de toujours attaquer l’évidence ou le doute.

      Mais aucune illusion ni mansuétude ne demeurant impunie, contre toute attente, le propriétaire de la bistouquette désignée coupable me pointe du doigt l’imprévisible, l’improbable, l’impossible ! Quelque chose d’inconcevable dans le standing feutré d’un immeuble haussmannien de la capitale. À la vue de l’impressionnant reptile qui ondule sur la moquette, je me sens chahutée par un spasme d’horreur. Furtive émotion pendant laquelle l’immonde serpent s’escamote par une baie entre-ouverte. Débordant toutes les convenances, mon cerveau flambe et ressuscite aussitôt ma rage.

      — J’te savais accro à la pipe, mais pas fondu au point de partouser avec un python !

      — Julie, ferme ta gueule et prends ce foutu téléphone ! me hurle François avec l’exaspération du crétin en proie à une catastrophe qui le panique.

     À ces mots, toujours agenouillée, Angela écarte le portable de son oreille et, sans prononcer le moindre mot, le tend vers moi d’un bras hésitant. Soudainement balayée par la peur et l’incertitude, je me sens lâcher prise en même temps que je saisis le smartphone du bout des ongles. À cet instant précis, je devine que cette résignation va faire de moi la complice d’une connerie imminente, laquelle a un prix dont je n’imagine ni la nature ni le tarif. Sans réfléchir, l’influx nerveux en chute libre et les chakras en berne, je dirige à portée de tympan cette saloperie de portable devenu un volcan d’invectives.

     Une seconde s’étire. J’identifie le profil de l’interlocuteur. Un urgentiste de la Salpêtrière au bord de l’hystérie. Impossible de me présenter ni exprimer un traitre mot. S’imaginant de toute évidence toujours en ligne avec une berlinoise qui ne pompe rien à rien,  cet allumé me noie dans une diarrhée d’insultes, torpillant tous azimuts « mon égoïsme criminel ». Sans m’offrir l’opportunité d’émettre le moindre son, ce fou furieux au caducée coupe la communication après m’avoir surtaxée d’un menaçant, « on sera là dans cinq minutes ! »

     Abasourdie, ma vue dérive vers François, prostré, l’œil éteint, des cernes comme des cratères, mais la braguette toujours en open bar. Je zappe sur Angela en train de s’ébrouer. Nos regards s’amarrent l’un à l’autre, toutes défiances sur le pont.

     — C’est quoi ce délire ?… François… mordu par un serpent… ici, dans son bureau ?

     — Ya Ya Matame Chulie !… Ein monztrueux zerpent a chailli du tiroir et s’est cheuté zur la brâkette de Monzieur !

     Je sens mes poumons se vider sous le coup de la stupeur.

     — Ché appelé deu zuite les urchences…

     — Qui vous ont dit quoi ?!… de faire une succion pour extraire le venin ? …

     — Ja, Ja, Matâme… Herr doktor répétait zans arrêt keu pour zauver Monzieur, che devais le zuzer… me vomit-elle avec un dégoût millésimé, comme si cette évidence l’insultait.

     — Mais, y’a combien de temps qu’il t’a demandé ça, merde ?!

     — Dix bônnes minutes afant ton arriffée.

     Une puissante angoisse se love au tréfonds de mon estomac. Côté timing, ça ne cadre pas ! J’apostrophe ma mémoire, espérant qu’elle rattrape l’évanescence des faits. Impossible de restaurer l’arrêt sur image de mon intrusion inopinée. Rien !

     « Mais qu’est-ce qu’elle a bien pu foutre ou dire à François depuis dix minutes, cette salope ? »

     Et là, comme si elle avait profané ma réflexion sous-terraine, usant de ce sadisme bien rodé qui n’appartient qu’à elle, sa dernière phrase me télescope avec la force explosive de deux TGV se croisant dans un tunnel.

     —T’es pas Kôku Poufiache… Che l’ai pas zuzé… Chai zeûlement répondu à Franzois k’il allait klamsé.

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