Faute de temps

montre et balle
Août 2015

 

      — Longtemps, je me suis couché de bonne heure, seul. Toujours à cause de cette envie prégnante de m’isoler du monde. De mémoire de réfugié du Dunlopillo, ce n’était jamais pour glander ni fantasmer. Mon sommeil était alors ponctuel et savait répondre présent à toutes mes convocations vespérales. Une chance, vois-tu. Parce que c’était ça ou bien mettre le feu à la baraque.

      Longtemps, dormir m’a semblé l’unique façon d’éclipser la fausse mélodie des rapports humains. Et au moins, chez Morphée, je n’ai aucun souvenir, ne fut-ce qu’une nuit, d’y avoir croisé l’hypocrisie ou la vulgarité. Il est vrai que n’ayant aucune rémanence de mes rêves, je ne saurai jamais si elles y ont un quelconque droit de cité. Pour un type comme moi, à peu près aussi tolérant et sentimental qu’un espadon, mettre la viande dans le torchon était donc plutôt salvateur. Tant pour mon égo que pour la santé immédiate des autres.

      Oui, tu l’auras déjà compris. Je suis peu magnanime et je hais mon prochain. Il pollue mon quotidien, n’est jamais complaisant, n’a ni recul ni mémoire, et dilapide l’essentiel de son temps entre intrigues pourries et postures stériles. Bref, j’ai partout constaté que sa présence ne m’offrait le moindre charme. Au contraire. Elle s’impose à moi comme un miroir embarqué  qui s’obstine à révéler ma misanthropie. Insupportable !

      Je n’ai non plus jamais été une de ces hydres noctambules qui crament la vie par tous les pores en polluant la biosphère des gens sains. Par atavisme ? Oui, peut-être… Je viens d’une famille dont le credo était la pudeur absolue. Montrer ses émotions y était aussi mal vu qu’une faute de goût et me valait les foudres d’une colère jupitérienne. C’est pour ça que je n’ai pas tué mes parents par inadvertance. Mais bien parce que je ne supportais plus l’idée de leur devoir la vie.

      Ah !… Je vois que tu te ronges les ongles… Si tu éprouves déjà l’angoisse de l’indécis qui pourrait ne plus le rester après m’avoir entendu, enquille un valium ou un lexomil. Le trouble se diluera dans ton inconsistance, et mon 45 te paraîtra moins hypnotique. Pour ma part, sache que je resterai de toute manière indifférent à ton intime ressenti, plus encore à ton opinion improvisée, ou même à ton diagnostic falsifié. Et qu’à cette minute, je n’ai ni le feu vert pour te buter, ni motif personnel de le faire. Sauf peut-être dans mes rêves amnésiques. Mais rassure-toi. En général, seules les personnes dont l’idéal renvoie à l’ambition de puissance d’un chihuahua exacerbent mon aversion. Alors, reste zen. Je ne fais là que partager avec toi mes avatars schizophréniques. Juste histoire de meubler le prologue de notre improbable rencontre.

      — Je te dis tout ça parce que je sais depuis peu que tu diriges une importante maison d’édition. Une responsabilité  qui interdit de se coucher de bonne heure, n’est-ce-pas ?… Non, s’il te plait, ne réponds pas. J’entends et comprends mieux quand on ne me parle pas.

      De mon côté, comme mon client, dans une vie antérieure j’avais aussi furtivement courtisé un éditeur de renom. Un couche-tard. Mondain cultivé mais nébuleux chronique. Il publiait par charité politique, préférait les journalistes aux romanciers, les people aux créatifs de l’ombre, et s’avouait plus captivé par l’insignifiance abyssale des pince-fesses germanopratins, que par l’arbitrage des réseaux d’influence dans ses propres comités de lecture. L’édition, quel métier de dilemmes ! T’en sais quelque chose, non ?…

      Je me suis même laissé dire que l’intelligence littéraire sans pedigree y est par principe déclarée persona non grata. Si le postulat est vrai, avoue qu’il est stupéfiant ! Et moi qui pensais qu’on y plébiscitait la diversité des signatures littéraires dans le but de promouvoir l’éclectisme créateur. Et non dans celui de recycler ad nauseam la vacuité des faiseurs d’opinion. Incongru et révoltant ces viagers culturels ! Pour un auteur non initié, de quoi devenir insomniaque. Tu en conviendras.

      « Parce que», me clamait justement mon commanditaire – un paria non initié et de toute évidence au bord de la nécrose mentale – « apprendre à surprendre, trouver l’élégance du mot, composer l’allure des sentiments, tout ça prend du temps, connard !… Des heures. Des jours. Des nuitées ! Quand on écrit, pas question de se ménager ni de se considérer avec sympathie. Sans parler de tous ces corsaires du numérique venus saborder une flotte éditoriale séculaire, et qui, » toujours selon lui, « sont autant de flibustiers qui entraînent les nouveaux écrivains à devenir l’opposé de ce qu’ils sont et écrivent ».

      « Alors, assez vite », m’ajoutait ce plumitif complètement allumé, « on commence par se coucher tard. Toujours seul. Mais cette fois par nécessité d’une toute autre nature. Plus ambivalente. Plus idiote. Plus narcissique. Plus perverse. Celle de se connecter à un monde virtuel via un salmigondis de plateformes inachevées. Avec en toile de fond la réussite fantasmée d’y voir sa plume passer de la célébrité à la postérité. Sans négliger bien sûr, la perspective d’une biographie répertoriée au patrimoine mondial des torche-pétards ».  Rien que ça, oui ! Tu vois, il était pas content le mec. Je dirais même, limite frustré à tendance morbide.

      « Putain, ça craint ! » qui me répétait l’embrouillé du cortex. « Maintenant, voilà qu’on troque la tyrannie sélective des ténors de l’édition pour la dictature invasive des blogues. Ces structures prédictives paramétrées pour convertir nos doutes légitimes en certitudes illusoires. Allez-allez ! Plus de temps off pour traquer les slogans colorés du succès fictif annoncé ! Avé servitude volontaire ! Ceux qui aiment écrire ne te salueront plus !» Ah, oui !… et il a fini de me gaver avec ce mantra d’outre-tombe ; « on ne s’agenouillera plus devant ceux qui nourrissent l’illusion comme vertu cardinale. Surtout en ruinant le sommeil de leurs nègres».

      Enfin voilà, en gros… le bric-à-brac que mon client voulait que je te déverse dans la tirelire avant de confirmer si je devais ou non te fumer. Perso, j’aurais fait plus simple. Dans le genre « Pseudo fait plus dodo, parce qu’édito gros salaud. Donc Pseudo payer coco, pour que gros salaud change édito presto. Capito ? Et si pas capito, coco mettra gros salaud KO très tôt. Parole de couche-tôt ».

      Ouais, tu vois, moi, la glose, j’la préfère Al dente. Ça sonne plutôt sympa, et puis avec le côté italo-vintage persillé à la cosa nostra, les bastos, ça passe mieux… Ah ! Excuse-moi une seconde, je reçois un texto.

      « Client prématurément suicidé y’a une heure. Revanche posthume pas prévue au contrat. Donc éditeur, plus la peine foutre le feu à sa destinée. Lui dire simplement – merci pour ce moment – et se casser sans claquer la porte. Au moins, tu pourras te coucher tôt ».

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