————— Cyrano ? Non mais allez, quoi… ——-

cyrano non mais allo quoi
Nouvelle humoristique – Décembre 2015

            Il était bientôt dix-sept heures. Retranché dans la pénombre d’un angle mort, les méninges en fusion et l’affect débordant de fébrilité, j’observais Jonathan. Sa voix capiteuse et son regard hypnotique semblaient avoir charmé le grand jury. Il clôturait avec maestria l’apologie racoleuse de mon improbable clonage. Stand-up et tonnerre d’applaudissements colonisaient l’espace.

            Bondé, l’amphi bourdonnait comme le Palais des Congrès un soir d’avant-première. Gotha journalistique et diaspora ministérielle squattaient le vaste carré VIP. Tous les proxénètes de l’opinion publique avaient répondu présent au bristol de Matignon. L’événement prenait une dimension historique. La force d’un slogan idiot avait subitement donné un sens à ce qui devait advenir de notre patrimoine culturel ; Les ghettos linguistiques ne sont plus une fatalité !

           Technologie et culture ! Un binôme qui dilapidait depuis trois décennies l’héritage de vingt-cinq siècles d’Histoire de l’Art et des Lettres. Cet adultère toxique avait fait long feu. Digital et littérature populaire constitueraient dorénavant le nouveau credo. Celui qui réorienta enfin nos pratiques dans le respect de la langue de Molière ! La réalité virtuelle recadrant les mots, recomposant les phrases, redéfinissant les formes, et réinventant un Avenir tout en Lettres… L’apocalypse littéraire annoncée n’aurait donc pas lieu.

            — Alors Jonathan, votre humanoïde érudit, ça y est, c’est le grand jour ! l’apostropha une jeune ministre avec l’aplomb outrancier de l’élue vautrée dans sa mégalomanie, fabuleux ce que vous êtes parvenu à faire en quelques semaines avec ce tocard de banlieue. Une bio-puce pour transformer un rien-pensant en bien-pensant, un SDF décérébré en mandarin des sciences et de la littérature, remarquable ! Et cette idée de le confronter à la vindicte journalistique pour claquer le beignet des indécrottables sceptiques, c’est juste génial !… Allez, à tout à l’heure pour le champagne… Elle tourna les talons, tuant dans l’œuf toute initiative de réponse.

            — Non mais d’où elle me parle c’te zombie ?! marmonna Jonathan en me rejoignant, SDF décérébré… et dire que c’est ce spécimen de pintade qui prône l’intégration…

             — Laisse tomber, Jonathan, ça ne m’atteint plus. J’étais déjà au-dessus de ça avant ma greffe. Alors maintenant, avec un QI remastérisé, je deviens encore plus magnanime… Tiens, magnanime, encore un mot dont j’ignorais jusqu’à l’existence il y a à peine un mois.

             — Alors… tu te sens au top pour une démo à la junte médiatique ?

             — Ne sois pas inquiet, Jonathan. Je sais que ça va fuser de toutes parts et dans tous les registres de la connaissance. Du technique au social, en passant par l’art abstrait, le maccarthysme ou encore la théologie… Je suis prêt. Rejoins tes édiles et pilote tout ça depuis ton PC. Maintenant, c’est à moi de jouer le second opus.

              Alors que le faisceau des projecteurs révélait ma silhouette, l’atmosphère de la salle s’imprégna de cet indicible mélange fait de solennité électrique et d’hystérie bécasse. Comme ces ambiances surréalistes qui magnétisent les messes dont on nous gave à chaque lancement du dernier iphone. De véritables offices propitiatoires surpeuplés de crétins qui viennent y rencontrer Dieu.

              À cet instant, je pris la mesure du symbole que j’incarnais. Celui d’un génome interconnecté avec un savoir numérisé d’une étendue sans bornes, et immédiatement exploitable par mon cortex.

              Un silence de sacristie avait rapidement étouffé l’auditoire. Mon regard courut quelques secondes sur cette assistance bigarrée et muette, composée pour l’essentiel de voyeurs accrocs au futur. Ma rétine focalisa Jonathan. À son apparente hystérie, je devinai qu’un voisin de siège avait dû renverser un verre de je ne sais quelle boisson sur le clavier du portable. Une sensation inédite et soudaine m’irradiait. Inconfortable, irritante, castratrice, anxiogène. « Il y a quelque chose qui merde ! » Des milliers de données hétéroclites incendiaient mes synapses sans que je parvinsse à surmonter leur incohérence. Platon courtisait Sagan, Einstein relativisait Disney, Montesquieu pilotait le CAC 40, Verlaine dédicaçait le Bescherelle ta mère, et la Pompadour suçait Socrate.

             À cette seconde précise, je réalisai qu’une journaliste s’adressait à moi. La trentaine assumée en mode sumo, avec le kit complet d’une emmerdeuse millésimée. Là aussi, quelque chose dérapait. Mon programme boguait ! En théorie, j’étais paramétré pour tenir à distance toute forme de ressenti vicié par l’antipathie. Mais la sono diffusait déjà le début de sa question.

            — Bonjour, je suis Edmonde Rostand du magazine ‘‘1897 le nez de la planète’’ … » Pour une raison qui me fuyait, elle se tût, laissant ses premiers mots en suspension. Elle me fixait avec l’expression hallucinée d’une indigente interviewant un rat de laboratoire. En même temps que mes yeux détouraient ses hanches de porte-avions, j’entendais mon cerveau déchiqueter sa présentation ; « Rostand… Nez… 1897… Cyrano… ». Dans cette mise en scène de moi-même, je ne contrôlais plus rien. Mes cordes vocales se mutinaient pour torpiller la journaliste, contre mon gré. Je subissais mes propos. Elle trinquait.

« Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune conne !

On pourrait faire… au pieu ! … bien des choses à Sodome…

En variant le ton, — par exemple, ma grue :

Agressif : « moi, madame, si j’avais un tel cul,

Il faudrait sur le gland que je me l’enfilasse ! »

Amical : « mais il doit tomber dans vos godasses :

Pour chier, ce doit être une nasse ! »

Descriptif : « c’est un pot ! … c’est un fion… c’est un puit !

Que dis-je, c’est un puit ? … c’est une fistule ! »

Curieux : « de quoi sert cet opulent monticule ?

De pétoire, madame, ou de garage à vélos ? »

Gracieux : « aimez-vous à ce point les maquereaux

Que maternellement vous vous préoccupâtes

De tendre ce pétard à leurs vilaines pattes ? »

Truculent : « ça, madame, lorsque vous flatulez,

La chaleur du pet vous sort-elle du fessier

Sans qu’un voisin ne crie ’’au feu, ça va chier’’ ? »

Prévenant : « gardez-vous, vos miches entraînées

Par ce poids, de tomber en arrière sur Popol ! »

Tendre : « faites-lui faire une petite camisole

De peur qu’une fouille impromptue ne le fane ! »

Pédant : « l’animal seul, monsieur, qu’Harry Strauss-Kahn

Appelle méga-elephanto-troudebalos

Dut avoir sous le sphincter une telle paire sur tant d’os ! »

Cavalier : « quoi, l’ami, ce fessu est à la mode ?

Pour planquer son stylo c’est vraiment très commode ! »

Emphatique : « aucune verge ne peut, cul magistral,

Te combler tout entier, excepté l’ithyphalle ! »

Dramatique : « c’est la Bérézina quand il pète ! »

Admiratif : « pour un artilleur, quelle pastèque ! »

Lyrique : « est-ce une égérie, êtes-vous un thon ? »

Naïf : « cet abysse, quand le visite-t-on ? »

Respectueux : « souffrez, madame, qu’on vous encule,

J’ai là ce qui s’appelle avoir priape sur mule ! »

Campagnard : « hé, ardé ! C’est-y un fion ? Nénette !

C’est queuqu’popotin géant ou ben queuqu’remise à quéquette »

Militaire : « pilonner cette nurserie ! »

Pratique : « voulez-vous le mettre en galerie ?

Assurément, madame, ce sera rococo ! »

Enfin parodiant Pyrame comme un salaud :

« La voilà donc la croupe qui de cette paillasse

A détruit l’harmonie ! Elle en rougit, la pétasse ! »

—Voilà ce qu’à peu près, ma chère, vous m’auriez pondu

Si vous aviez un peu de tact et moins de cul :

Mais de tact, ô la plus lamentable des meufs,

Vous n’en eûtes jamais un atome, et de cul

Vous n’avez que l’attribut qui forme le mot : gros !

Eussiez-vous eu, d’ailleurs, le génie qu’il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles peignes-zizis,

Me servir toutes ces folles saillies,

Que vous n’en eussiez pas torché le quart

De la moitié du commencement d’une, car

Si je les kiffe moi-même comme un reulou loquace,

Je ne permets pas qu’une gazelle me les casse. »

Statufié, Jonathan vit s’évanouir la journaliste devant un parterre d’élus consternés, de reporters en furie et de contribuables tordus d’hilarité.

La technoculture pour tous ?… Un projet d’avenir… qui le restera.

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