Clic-Claque

Cible liké

 

        — « Tu veux finir ta nuit là-dedans ? » insiste Kevin en me fixant d’un œil torve, le bras tendu avec dédain vers le mitard crasseux du commissariat.

        Il est presque minuit. Les bruits de la rue se sont rétractés, et un silence exaspérant s’installe autour de nous. Déjà dix heures de garde à vue.

       « Tout ça pour un clic à la con !» Mon regard dans les vapes court une poignée de secondes sur le dépotoir qui couve la salle d’interrogatoire, puis s’amarre une nouvelle fois à celui de Kevin. Impossible d’y puiser une quelconque lueur de mansuétude ni la moindre garantie de confiance. « Dire qu’il y a deux ans, juste avant son affectation impromptue à l’IGS(1), lui et moi traquions en duo la pègre millésimée du tout Paris… ». Et aujourd’hui, son nouveau karma consiste à étriller tout fonctionnaire arbitrairement déclaré hors-jeu. De toute évidence, ça le met en transe, qui plus est quand le nominé est de la même promo.

      — « Mais pourquoi ai-je donc liké Camille Britton ?! Ça fait vingt fois que j’t’le répète, Kevin !  Simple réflexe de flic tombé par hasard sur l’homonyme facebook d’une de ses indics !

        — Par hasard ?

     — Ouais Kevin, par hasard !  J’sais même pas quelle tronche elle a c’te meuf !… En photo de profil, elle a collé un hologramme représentant la déesse Thémis(2). C’est la coïncidence qui m’a poussé à cliquer…

      — Ben voyons. Les coïncidences, c’est comme les poupées russes. C’est pour ça qu’une heure après ton clic, on retrouvait Camille Britton décapitée devant son ordi, les cuisses tatouées de ton ADN, une photo de toi à poil en écran de veille, et son disque dur farci d’archives compromettantes pour la PJ.

       — Pour la vingt-unième fois, j’te répète que j’y pompe rien, merde !… Cette photo, un vulgaire montage !… Mon ADN sur son cul, impossible que l’INPS(3) confirme… Tes putains d’archives, j’sais même pas qui elles mouillent et encore moins dans quoi ?… Quant à la décapitation, désolé, mais j’fais pas dans le samouraï reconverti en ninja. Question de sobriété.

      — Et moi, pour la vingt-unième fois, je répète que rien ne m’incite à te croire », me riposte-t-il, la paupière tressautant de fureur malsaine. Je scrute sa mine de briscard tonitruant. Avec ses coups de gueule qui lui tordent le faciès, il fait plus souvent fuir les mouches que flipper ses prévenus. Son exubérance de potentat enlisé dans sa morgue m’a toujours gavé.

      Au fond de moi, je ne comprends rien à ce qui me tombe dessus, mais selon toute vraisemblance, lui non plus.  Subitement, il se lève, commence à boxer l’air, puis s’écarte de la table, le pas martial et les prunelles incandescentes. Il marque une pause. Le temps pour lui de bricoler d’autres questions susceptibles de ré-incendier mon interrogatoire. Pour Kevin, la pause n’est rien d’autre qu’une trêve qui consiste à peaufiner un ultime coup fourré. Bingo ! Il reste cette fois mutique, mais, dans un geste de prestidigitateur, m’exhibe une chemise siglée « Camille B. »

      J’y découvre que Camille Britton est un pseudo. Celui de Cécilia Barthou, ex-avocate, transexuelle, experte en class-action, et intronisée Maître fouille-merde par ses pairs avant d’être radiée sans ambages ni préavis du barreau de Marseille, deux ans plus tard. Officiellement pour une raison injustifiable mais médiatiquement bien ficelée, et dont seul le ministère de la justice pilote la cosmétique.  « Rien ne cadre dans ce bordel ! » J’ai beau détartrer ma mémoire, je n’y décolle que le souvenir d’une page facebook insipide, sans portée et vide de sens. Ni plus ni moins qu’une millionième solitude sous X, sans âge ni substance, et venue s’encorder aux autres. Je me sens chavirer dans une écume de doutes. Mes idées fondent dans un magma de questions qui toutes ricochent entre mes tempes. « Quelle est mon lien avec cette Camille ?!… Forcément un truc que j’ai pas vu venir. »

      Tout en faisant et défaisant les plus invraisemblables hypothèses, d’un regard au laser je détoure vingt fois les clichés nécrologiques de cette quinqua androgyne et interdite de prétoire. Sans résultat. Formelle, ma mémoire réfute toute relation directe ou indirecte avec elle. Sans compassion mais aussi sans piper, Kevin toise mon amnésie.

      — « Et ce courrier du cœur ?»  me tacle-t-il hypocritement en faisant ripper vers moi une liasse de mes rapports les plus confidentiels à divers procureurs. Des affaires cauchemardesques, toutes pilotées par une instruction distordue par les vices du Pouvoir. La claque est sévère. J’ai l’impression de choper la berlue. Je découvre que la plupart de mes feuillets sont aussi sillonnés par une écriture presque indéchiffrable. Celle de la pseudo Camille Britton, dixit le certificat graphologique produit par l’administration judiciaire, donc réputé inexpugnable. « Si t’avais l’intention de monnayer tes démons par procuration, ben c’est loupé, mon vieux ! » me crache Kevin avec la perversité crépitante du tricheur qui vient de réussir le bluff du siècle. « Tu verrais ta gueule… on dirait un macchabée sursitaire ». Je photographie la sienne. Elle exhale un mépris sidéral.

J’ai un bref instant l’impression d’être le fantôme de moi-même. Une moiteur froide me colonise tout entier, signe avant-coureur de la colère jupitérienne qui m’envahit. Impossible à déguiser. Ruiné par la haine et l’invraisemblance, mon cerveau capitule alors que ma moelle épinière commande de lui mettre un poing dans la gueule. Je suis en nage, fébrile, mais reste complètement paralysé. Mes paupières pèsent une tonne. Je m’écroule sur un carrelage glacé. J’entends le fracas d’une chaise suivi du couinement d’une porte qu’on ouvre. D’un bon simiesque, je me relève, les yeux révulsés.

      — « Ben qu’est-ce que tu fous », m’interpelle Kevin, complètement hilare. « Putain, la sieste, ça te réussit pas, mon pote !… Amène-toi, y’a une bimbo plantée devant le registre de main courante. Elle nous fait tout un sketch pour te parler séance tenante ».

      — Une bimbo ?

      — Elle prétend s’appeler Camille Britton… dix sacs que c’est pas son vrai blaze !

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(1) – IGS : Inspection Générale des Services

(2) – La déesse Thémis : symbolise la Justice dans la mythologie grecque

(3) – INPS : Institut National de Police Scientifique