BURNES OUT – Hubert Letiers – 03 avril 2016

 

couverture burnes out
Nouvelle policière humoristique

Hubert Letiers @ copyright nº. 00053071-6

          La bonne conscience collective voit généralement dans une église un immuable asile de communion. Pas moi. Je crois même bien n’avoir jamais éprouvé la moindre inclination pour un lieu de culte. Et ça, quelle que soit la confession qu’il incarne. J’ai toujours l’impression d’y entrer par effraction. Oui, je sais, pour un nervi, ce genre de ressenti ne fait pas très pro. Toujours est-il que je hais ces édifices de mémoire. Ils puent le faux exil et la solitude moisie. Mais après tout, peut-être n’est-ce dû qu’à ma répugnance pour tous les dévots contrefaits qui viennent ici s’épancher sur la tyrannie du temps. J’y ai trop souvent croisé leurs fantômes. Gavés des délires de l’inhumanité, mais sans aucune circonstance atténuante. Comme s’ils sortaient des murs pour revisiter le musée de leurs obsessions sordides. Une façon d’exorciser l’ennui, probablement.

          Moi, je tue tout court. Tu t’en souviens au moins ? Oui, enfin, c’était mon job. Flingueur. Un métier comme un autre. Séculaire, intemporel, mais qui survit plutôt bien aux crises. D’ailleurs, aujourd’hui je suis là pour ça. Dans ce sinistre sanctuaire en préfabriqué bas de gamme. Histoire d’égayer un peu l’abattage des funérailles-minutes qu’on y pratique.

        « Abject » penses-tu ?… Mais par rapport à quoi au juste ? À ta morale de barbeau ?… Pardon ?… « Qui vais-je flinguer ? » Mais toi, salopard ! Oui, toi qui fais semblant de lire ce missel en attendant que notre clergyman daigne entonner son couplet sur la sagesse post-mortem. Non, non !… Tire pas cette tronche, t’es pas dans un mauvais rêve. Et tu t’es pas non plus trompé d’adresse.

         Ah non, mon vieux ! Un peu tard pour décliner le faire-part. Les salauds anxieux finissent certes souvent mal. Mais un pharisien comme toi a le devoir de s’assumer. Le mépris déguisé en dévotion, ça a un prix, mon pote !

         Tiens, tu vois le mec allongé dans ce cercueil, là ? Eh ben oui… c’est moi, ton Janus ! Ton fossoyeur accrédité, « for ever » disais-tu. Lui aussi était un adepte du grand écart. Toujours en train de jouer avec les limites. Les siennes autant que celles des autres. Les tiennes en particulier. Eh bien crois-moi ; cette maison funèbre restera à jamais le meilleur endroit où il a détesté finir le boulot. De toute façon, vois-tu, tout ça commençait à avoir un parfum de naphtaline et de préretraite. Il en avait ras le bol de ton fric. Tes folies morbides. Ton goût du sarcasme pourri. Ton art du doute, et surtout de ta détestable habitude de falsifier des souvenirs qui ne sont pas les tiens. Bref, de toute cette arrogance de merde qui ronge ta psyché.

         « Tu me ressembles sans être moi ». C’était ta phrase favorite. Ton Mantra. Celui que tu murmurais en me devinant derrière le miroir sans tain de ta propre démence. Des années durant, je me suis dévoué à ta chimie de la violence. J’ai déployé pour toi toute une science du meurtre. Caché sous des identités multiples, fuyantes et trompeuses. Grâce à cette gymnastique de marionnettiste, tu pouvais ainsi jouer les caméléons dans un univers déglingué. Ton foutu labyrinthe de mensonges, peuplé d’ectoplasmes en apesanteur. Gangrené par tes superstitions absurdes. Tes codes tacites plus foireux les uns que les autres, et ta solidarité clanique en carton-pâte.

         Tout le monde narrait ta vendetta dévastatrice. Bien sûr sans jamais te désigner nommément. Difficile en effet de qualifier un procureur dont l’éthique à géométrie variable fait flipper toute la magistrature. Toujours entre le côté obscur de la force et la résilience par le meurtre. Comme quoi, la perspective de prendre une balle perdue anesthésie les civismes les plus zélés. J’en connaissais pourtant un rayon sur le sujet. Enfin, jusqu’au jour où tu t’es vautré dans la certitude de ton impunité. Rappelle-toi. Il y a deux mois. Quand un petit crétin de sicaire est parvenu à te faire croire qu’avec lui tu allais dorénavant revêtir l’armure de la légende. Et tout ça pour le prix d’un killer low cost. Un petit condé que tu as commis l’erreur d’appeler « mon Janus 2 ». Ta première connerie.

          « Quand on doit faire plus efficace avec moins, on a l’obligation d’être innovant ! » C’était brutalement devenu ta théorie de la frugalité d’une justice sous-terraine. Un peu léger pour reconfigurer le kit du tueur professionnel, tu ne trouves pas ? Dans ce business, le dépassement de soi est la règle et le mimétisme un principe. La disponibilité doit être immédiate, et l’abnégation reste un must. Quant à la satisfaction du client dans la plus grande discrétion, elle seule reconduit l’assurance vie du tueur et de son commanditaire. J’ai bien tenté d’expliquer ça à ton baltringue. Mais là, j’ai vite pigé que lui et moi ne deviendrions jamais complices. Tu sais, la trahison, c’est d’abord une odeur. Elle schlingue. Et moi, j’avais un sens olfactif particulièrement susceptible.

          Toi, ta seconde connerie, c’est que tu n’as jamais compris ce qui différenciait le lambda moyen d’un tueur avec pedigree ; pour survivre, le premier exploite toujours ses capacités à se mentir. Pour lui, se sentir lâché est une érosion. Il s’oxyde à vouloir comprendre pourquoi on le lâche. L’oubli, l’indifférence, et la solitude ruinent son énergie. Alors qu’un tueur, lui, ne disqualifie jamais ses compétences. Pour se battre contre la dissolution, au contraire, il s’y adosse.

         Je savais que Janus 2, ton mentor d’opérette, fantasmait déjà à l’idée d’avoir ma peau. Tôt ou tard, et de préférence avec ta bénédiction. Simple question de temps. Mais l’ironie du sort redistribuant elle-même ses propres fatalités, je n’ai pas eu le temps d’anticiper la riposte. Un chauffard archi-camé m’a fauché avant. De plein fouet, en grillant un feu rouge. Sans lui, tu ne serais pas à cette heure l’unique quidam présent à mes obsèques.

        Waooh !… Un ténor du Parquet qui assiste en personne aux funérailles de son ex-nettoyeur. La bienséance voudrait probablement que je sois flatté. Mais rien à faire. Aujourd’hui, je sens ma dépouille assez peu magnanime. Quel dommage que tu ne puisses saisir ce que je dis ! De mon côté, je t’avoue être le premier surpris de constater qu’un mort peut s’entendre réfléchir. Surréaliste pour l’athée radical que j’étais. Bon, dans ma prochaine vie, je serai au moins agnostique.

         Mais quand je t’observe, là maintenant, en train mater la pâleur énigmatique de mon visage, je me sens rassuré. Ton voyeurisme glauque confirme que je ne me suis pas trompé sur l’obscénité de ta perversion. J’ai toujours su que tu ne résisterais pas au besoin de vérifier par toi-même que le macchabée c’était bien moi. Alors, à défaut d’avoir arrêté personnellement les circonstances et date précises de ma mort, j’avais anticipé ton pèlerinage d’identification avant fermeture du cercueil.

         À partir de là, tout s’est avéré très simple. Ex-tueur anonyme issu de la DASS, il allait de soi que personne ne serait jamais convié à ma crémation. Enfin, personne sauf toi. Par voie testamentaire, je t’avais fait don de mes cendres. Pas forcément sympa, mais pas illogique. Après tout, à nos débuts, tu étais bien mon agent de probation. À cette fin, j’avais donc au préalable acheté une urne pour les cendres. Oui, celle qui est à droite du cercueil. On aime ou on n’aime pas sa couleur fuchsia, toujours est-il que celle-là est une pure merveille de technicité.

         Quand on te la remettra en main propre, la centaine de capteurs tactiles qu’elle contient reconnaitra tes empreintes. « Digital contre Digitales », c’est pas beau ça ! Dans l’éventualité où tu porterais des gants, elle a aussi été équipée de micro-caméras relayées à un algorithme de reconnaissance faciale. Ces deux systèmes combinés déclencheront alors la mini bombe à fragmentation placée dans son piétement. Juste à hauteur de tes couilles quand tu la prendras entre les doigts. Un « Burnes-out » pour le restant de tes jours. Je te devais au moins ça. C’est bien toi qui me répétais à l’envi que le sadisme évoluait aussi vite que la technologie.

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